Quand deux des plus anciens arbitres de France discutent de leur passion, on écoute et on apprécie. Encore plus quand l’amitié qui les lie depuis plus de 30 ans découle sur des échanges riches et fluides. Autour d’un café, pendant près de deux heures, Jean-Yves Barbier, 79 ans, et Azzedine Nefoussi, 72 ans, ont conversé sur leurs amours pour l’arbitrage, leurs parcours, leurs souvenirs, les problèmes du football amateur aujourd’hui, et leurs secrets pour exercer toujours à leur âge.
Car oui, être arbitre à 72 et 79 ans, c’est tout sauf banal. Jean-Yves Barbier est l’arbitre le plus âgé de Normandie, « et sans doute de France », en sourit-il. Azzedine Nefoussi, le plus ancien de France en années d’arbitrage. Le tout en exerçant dans le même club : l’AS Trouville-Deauville (Calvados).
Donner un coup de main au départ
Le café commandé, Jean-Yves et Azzedine remontent les souvenirs pour évoquer leurs débuts. « J’ai été joueur de foot à Pont-l’Évêque et lorsque j’avais 36 ans, le club a eu besoin d’un arbitre, commence Jean-Yves. J’étais gendarme à Pont-l’Évêque et je travaillais presque tous les week-ends. La gendarmerie a été conciliante parce qu’on me décalait mes patrouilles pour que je puisse aller arbitrer ». Cinq ans plus tard, en 1986, il décide de rejoindre l’AS Trouville-Deauville puisque son fils y joue en tant que joueur.
Azzedine démarre, lui, l’arbitrage bien plus jeune, à 24 ans, pour dépanner aussi au début. « C’était au club de l’Amicale des Tunisiens, à Caen. Je ne donnais pas vraiment d’importance à l’arbitrage au début. » Un cas similaire a été vécu : celui pour les clubs de devoir recruter des arbitres pour respecter un quota, afin d’éviter de recevoir des amendes et de se voir refuser des accessions dans des divisions supérieures.

Des week-ends bien remplis
Au bout d’une dizaine d’années, le plus jeune des deux décide de passer les tests pour grimper d’un cran et arbitrer en ligue. Tests réussis, Azzedine aura exercé en DH et DSR, aujourd’hui Régionale 1 et Régionale 2, en tant qu’arbitre de centre jusqu’à ses 50 ans. Depuis quinze ans maintenant, il officie au niveau district, toujours au centre. « Le plus gros match que j’ai fait, c’était Caen-Le Havre en amical, en 2002« , raconte-t-il. De son côté, Jean-Yves a lui passé la majeure partie de sa carrière en Départementale 1 au centre, parfois en Régionale 3 à la touche.
Depuis 42 et 47 ans, l’arbitrage rythme (presque) tous leurs week-ends. Un match le samedi et un autre le dimanche pour Azzedine. Un match le dimanche, et l’observation de jeunes arbitres le samedi pour Jean-Yves, qui fait aussi partie de la commission des arbitres du Calvados et qui se rend toujours disponible pour aider les petits nouveaux. « Ça me booste de les former », livre-t-il. Tous deux se déplacent dans tout le Calvados pour leurs rencontres.
« Si tu n’es pas solide dans ta tête, c’est compliqué d’être arbitre aujourd’hui »
« Le football, il a changé ». Une citation de Kylian Mbappé qui rejoint une constatation partagée par les deux arbitres, notamment sur les comportements intolérables que le football amateur subit depuis quelques années maintenant. « On tombe dans une société qui change, entame Jean-Yves sur le sujet. Aujourd’hui, beaucoup plus qu’à nos débuts, certains viennent se défouler plus que pour le sport ». « Oui c’est vrai, enchaîne Azzedine. Maintenant, c’est la gagne avant tout, plus que le plaisir ». Au-delà des comportements sur le terrain, ce sont ceux en dehors qui dérangent aussi. « Il y a trop de contestations. Les bancs de touche sont plus durs à gérer, je trouve », relate le plus ancien arbitre de Normandie. « Et je le vois même sur des matchs de U15 et U18 maintenant, s’affole son confrère. De plus en plus de dirigeants et parents insultent les arbitres« .
Les jeunes arbitres vite découragés
Des attitudes regrettables, de plus en plus récurrentes sur les pelouses de football, qui pourraient repousser les jeunes arbitres intéressés. « Si tu n’es pas solide dans ta tête, c’est compliqué d’être arbitre aujourd’hui », se navre Jean-Yves. L’aspect mental devient de plus en plus important pour les arbitres, particulièrement pour les jeunes qui débutent. Si certains arrivent à gérer cette pression, d’autres non, et arrêtent.
Et Azzedine et Jean-Yves l’ont bien remarqué. « Les jeunes se découragent facilement après un match compliqué, s’aperçoit Azzedine. Beaucoup arrêtent après un an ». « Nous les plus anciens, je trouve qu’on fait preuve de plus de diplomatie, nous sommes plus dans la discussion que les jeunes arbitres, avant de sortir un carton par exemple », ajoute Jean-Yves.
Heureusement pour eux, et à l’inverse de certains confrères, les deux arbitres de l’ASTD n’ont jamais connu d’incidents importants à leur encontre durant un match. « Même si on reçoit assez régulièrement des insultes, mais ça ne va jamais plus loin ».

Un arbitrage sur 3 générations
Si ces deux amoureux de l’arbitrage exercent encore à 72 et 79 ans, ce n’est pas par hasard. Au-delà de la passion pour le football, celle pour le sport en général rythme leur vie. Jean-Yves Barbier pratique le vélo et la natation, Azzedine Nefoussi donne des cours de rock. Chaque semaine. C’est essentiel, et ça se ressent sur les tests physiques que chaque arbitre doit obligatoirement passer en début de saison pour pouvoir pratiquer. « On ne termine jamais dans les derniers sur les tests de course », assurent-ils.
Lorsque depuis 42 et 47 ans, on côtoie les stades de football de tout le Calvados, une certaine popularité commence forcément à naître. « On me reconnaît souvent quand j’arrive aux matchs maintenant. On me dit « ah voilà le plus ancien arbitre de France », en sourit Azzedine. Il y a quelque temps, j’arbitrais un match U18. Un monsieur est venu me voir en me disant que je l’avais déjà arbitré lui, mais aussi son fils et maintenant son petit-fils ! ». Une traversée de génération. Une popularité présente même dans ce café cabourgeais, où un monsieur reconnaît les deux arbitres de l’ASTD. « C’est un arbitre du club de Cabourg, on le connaît bien », explique Jean-Yves.
« On se sent bien sur un terrain »
Une dernière question, obligée d’être posée : qu’est-ce qui leur fait continuer encore aujourd’hui ? « L’arbitrage, c’est un plaisir. Tant que ça me plaît, je vais continuer », exprime celui qui compte 47 années d’expérience. « C’est la passion, le contact humain, ajoute son homologue. On se sent bien sur un terrain ». Mais à 79 ans, Jean-Yves Barbier a pris la décision de poser le sifflet l’année prochaine. « Je m’étais dit qu’à 80 ans, j’arrêterai. C’est surtout pour ma femme que je le fais. Parce que ma vie de famille en prend un coup avec le temps que je consacre à l’arbitrage ».
Une longévité rare, dont le monde de l’arbitrage amateur a besoin, lui qui connaît un creux d’effectif ces dernières années. « Dans les années 80, il devait y avoir 220/230 arbitres dans le Calvados. Aujourd’hui, on doit être entre 130 et 150« , regrette Azzédine.
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