Deux heures et dix-sept minutes, c’est le temps qu’a mis le vainqueur, Florian Caro, à boucler le marathon de Deauville (Calvados), dimanche 17 novembre 2024. Mais dans cette épreuve mythique, tous ne cherchent pas à faire le meilleur chrono. Pour de nombreux coureurs amateurs, venir à bout des 42,195 km est déjà le défi d’une vie.
Depuis plusieurs mois, Carole et Émilie se sont dépouillées à l’entraînement, en plus de surveiller leur alimentation et d’arrêter l’alcool, pour réussir leur première sur l’épreuve reine. « On a suivi des plans d’entraînement sur internet », raconte la première, 37 ans, qui travaille dans la formation des demandeurs d’emploi. « On a fait trois séances de deux heures par semaine. J’ai suivi un cycle de 12 semaines, que j’ai répété deux fois. » C’est elle qui a motivé sa grande copine, rencontrée lors de leurs années étudiantes, à la suivre. « Elle m’a offert l’inscription pour mon anniversaire. Je n’aime pas trop les courses organisées car je suis agoraphobe, je la déteste ! », plaisante celle qui, à 38 ans, est monitrice-formatrice auprès de personnes en situation de handicap.
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Habituées des semi, les deux amies sont venues de la région de Vendôme, dans le Loir-et-Cher. « On avait fait le semi de Deauville en 2019 et on avait beaucoup aimé le parcours, raconte Carole. Depuis, je voulais faire le marathon, et entre-temps, j’ai eu des enfants… »
À une heure du grand départ, la tension monte. Les mots et les sourires se font plus rares. Les deux amies commencent à rentrer dans leur bulle. « On est un peu stressées. On a hâte que ça démarre, mais en même temps on ne sait pas ce qui nous attend. »
Elles n’ont jamais couru 42 km à l’entraînement
Comme de nombreux primo marathoniens, les deux amies n’ont jamais couru la totalité de la distance en une seule fois lors de leurs entraînements. Émilie est déjà allée jusqu’à 27 km, et Carole 28. Trouver le jour même les ressources physiques et mentales pour aller au bout fait partie intégrante du défi, paraît-il. Et puis, l’important, c’est la discipline d’entraînement. « Ça forge le mental, affirme Carole. Même fatiguée, même blessée, il faut toujours y aller. »

La blessure, c’est justement la principale crainte d’Émilie, qui souffre du pied depuis quelque temps. « Je suis montée un peu trop vite en volume à l’entraînement. On verra bien si ça tient. » Au moment d’entrer dans le sas, elles se rapprochent du meneur d’allure à suivre pour faire 4 h 30, à peu de chose près le temps qu’elles imaginent faire. En restant toujours ensemble.
Alors que nous laissons les deux copines dans la dernière ligne droite de leur préparation, la voix du speaker retentit : « Dans quelques instants, vous allez écrire une page de votre histoire personnelle ! »

Pour suivre la course à distance, nous restons avec Anne-Laure, la sœur de Carole, venue les accompagner. « Je suis trop contente pour elles, et un peu stressée. Je suis sûre qu’elles vont le faire, elles ont un mental d’acier. »
Elle aussi devait participer au semi-marathon, son premier, mais une entorse de la cheville mal guérie en a décidé autrement. « Dimanche, sur mon dernier entraînement, mon pied a lâché. Jusqu’à hier, j’ai espéré pouvoir courir. C’est trop difficile d’accepter de ne pas le faire », témoigne celle qui a quand même récupéré son dossard en arrivant à Deauville.
Une autre épreuve d’endurance débute alors : celle de l’attente dans le froid et le vent, jusqu’au passage des filles sur la ligne de départ, pour la mi-course.
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Suivre le marathon de quelqu’un, c’est une forme de stress. « Bien sûr je ne le souhaite pas, mais je reste disponible pour le moindre besoin si elles m’appellent. » Les deux coureuses vont-elles tenir ? Dans quel état seront-elles à mi-course ? Anne-Laure l’assure : « Elles ont dit depuis toujours que c’est inimaginable de ne pas finir. » Reste qu’après une heure et demie de course, elles sont encore très loin du but.
« J’ai besoin de les voir pour me rassurer. »
Carole et Émilie finissent par pointer le bout de leurs chaussures au 21e kilomètre, avec un temps de passage de 2 heures 19. Pas question de s’arrêter ou même se rapprocher du trottoir pour dire un mot. Un baiser mimé suffit à envoyer de bonnes ondes sans casser le rythme. « Ah je suis trop contente ! Elles sont fraîches, ça se voit ! » La deuxième partie de course commence donc, celle où le mental prend le pas sur le physique dans l’effort, mais où le corps peut dire stop. « Elles vont tellement pleurer à l’arriver que je vais pleurer avec elles, c’est sûr. »

Des larmes, nous en voyons à chaque minute en nous installant à l’arrivée, trois quarts d’heure avant la fin de course estimée de Carole et Émilie. Un hommage à un proche décédé dont le visage est imprimé sur un t-shirt, une famille qui pousse un de ses membres en fauteuil roulant, une personne en surpoids qui s’est prouvé qu’elle peut le faire. Beaucoup manifestent, à cet instant précis, l’émotion de l’accomplissement d’une quête intime. Anne-Laure s’impatiente : « J’ai si hâte de les retrouver, de pouvoir partager avec elle ce bonheur ! »
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Carole arrive seule et fait demi-tour
L’interminable attente se termine en ligne droite, de Benerville jusqu’au bout des planches. Après 4 heures et 43 minutes, la silhouette de Carole apparaît, et la coureuse franchit la ligne, seule. À peine le temps d’échanger une accolade avec sa sœur, qu’elle fait demi-tour. Et de revenir une petite minute plus tard, pour franchir la ligne avec Émilie. Encore groggy, reprenant son souffle, elle regarde sa montre connectée et lâche, haletante : « J’ai fait 5 minutes 38 au kilomètre à la fin, c’est là où j’ai été le plus vite de la course. J’ai dû accélérer pour décontracter mes jambes, j’avais trop mal. Et ça fait 4 kilomètres que je n’ai plus d’eau. »

Émilie est dans le même état second : « Mon pied m’a fait douter, mais quand je suis arrivée à 37 km, je savais que c’était bon. » Fière comme tout, Anne-Laure exulte : « C’est trop rigolo, elles ne réalisent pas encore ce qu’elles viennent de faire ! », et nous lâche : « Tu vois le sourire de Carole là ? Elle a déjà le prochain marathon en tête. » Avant de partir à la douche, cette dernière se tourne vers sa copine : « Alors, ça ne t’a pas dégoûtée ? Il y a une loterie pour gagner une inscription au marathon de New York, je nous inscris ! »

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