» Non, le livre n’est pas mort  » : Antoine Serdaru est bouquiniste depuis 50 ans sur le marché de Deauville :

Entre un stand de bijoux fantaisie et les portants de vêtements, au milieu des colifichets et des étoffes, face aux fleuristes, il y a un marchand un peu singulier. Ici, pas de bracelets, pas de foulards, pas de paniers en osier.

À la place, des livres. Des centaines, peut-être des milliers. Ils sont rangés dans des caisses de vin, alignés dans des bacs, empilés sur des tables ou présentés dans de petites vitrines. Une dizaine de mètres consacrés à la littérature, à l’histoire, aux voyages, aux sciences, aux arts et aux romans.

Des livres anciens soigneusement protégés d’une pellicule transparente, quelques ouvrages plus recherchés, des livres de poche pour une poignée d’euros, et ces petits trésors que l’on ne cherchait pas mais que l’on finit par emporter. Il faut fouiller. Prendre le temps. Lire un titre, tourner quelques pages, regarder une couverture. Comme si, parmi tous ces livres, l’un d’eux attendait précisément la bonne personne.

Cette scène pourrait être parisienne. On pense immédiatement aux célèbres bouquinistes des quais de Seine. Elle pourrait aussi être une chanson de Vincent Delerm. Dans Quatrième de couverture, deux inconnus se croisent devant l’étal d’un bouquiniste et tentent de se deviner à travers les livres qu’ils choisissent. À Deauville, Antoine a fait de cette scène une réalité quotidienne.

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Il achète d’abord avec le cœur

Antoine Serdaru est le bouquiniste du marché de Deauville (Calvados) depuis 50 ans. « J’y viens depuis 1976 », souffle-t-il simplement. Né à Paris, formé à l’origine comme dessinateur industriel, il ne s’était jamais imaginé un tel avenir : « J’ai toujours aimé les livres, sans penser un jour en faire un commerce. Ce sont les circonstances de la vie, les rencontres, qui m’ont amené à faire ce métier. » Et il n’a jamais regretté.

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Antoine a longtemps déballé tous les jours. Aujourd’hui, il s’accorde une journée de repos. Mais l’été, il reste fidèle au rendez-vous. Toujours les mêmes villes, les mêmes habitudes, la même place. Et cette remorque qu’il faut déplacer avec précaution tant elle est lourde de papier. Car il ne vend pas seulement des livres anciens : « Je ne me cantonne pas au livre ancien. Je vends aussi des livres modernes, mais toujours d’occasion. »

Son stock, désormais, vient autant à lui qu’il ne va le chercher. Au fil des décennies, les livres se sont accumulés. Les clients savent qu’Antoine est là. Ils viennent lui proposer leurs bibliothèques, leurs cartons, leurs ouvrages dont ils ne savent plus que faire. Le bouquiniste les regarde, les trie, les choisit.

Et il y a chez lui une règle qui en dit long sur le personnage : il achète d’abord avec le cœur. « Je ne choisis pas un livre en me disant qu’il va partir aussitôt. » Antoine achète parce qu’il aime le livre. Parce qu’une édition l’intéresse, parce qu’un papier, une typographie, une reliure lui racontent quelque chose.

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Le métier a pourtant changé

Les prix ont baissé, les grands amateurs de livres anciens se sont raréfiés et le livre d’occasion est désormais partout : vide-greniers, associations, boîtes à livres, Internet. Alors il faut composer avec cette nouvelle réalité. Garder des prix accessibles, donner envie de fouiller, faire en sorte que le client reparte satisfait. Et surtout continuer à transmettre le goût du papier. 

Antoine en est convaincu : « Le livre n’est pas mort. » Il suffit de voir ses clients. Ils viennent de tous les âges, de tous les horizons, avec des recherches parfois très précises, parfois simplement avec l’envie de se laisser surprendre. « L’esprit a besoin du corps pour comprendre les textes », dit-il. Pour lui, tourner les pages participe de la lecture. Le papier, la matière, le poids du livre ne sont pas accessoires. Ils font partie de l’expérience.

Mais ce qui semble le passionner encore davantage que les livres, ce sont ceux qui les achètent.

Finalement, ce qui m’intéresse le plus, c’est de connaître l’humain. Le livre, c’est très bien, mais mes clients m’apprennent aussi beaucoup de choses.

Antoine Serdaru

Alors, devant son stand, il se passe parfois des scènes étonnantes. Deux personnes arrivent séparément. Elles cherchent chacune un ouvrage sur un sujet très précis. Une dynastie anglaise, la reine Victoria, une question historique, un thème scientifique ou littéraire presque confidentiel. Antoine sort un livre. Le premier client réagit. Le second écoute. Et soudain, la conversation commence. « Cela peut durer des heures » s’émerveille Antoine. Parce que statistiquement, ces deux passionnés avaient peu de chances de se rencontrer. Et pourtant ils se trouvent là, au même endroit, devant les mêmes livres.

Ce matin-là, avant même la fin du déballage, un client évoque la dynastie anglaise, de Guillaume le Conquérant à Charles III. C’est un conférencier venu préparer une intervention sur la figure emblématique de l’ère victorienne. Il échange avec Antoine pendant de longues minutes sur les fastes et les mystères de son règne.

Il n’est pas rare que des auteurs célèbres viennent dédicacer leurs ouvrages. Certains livres vendus par Antoine finissent alors dans sa propre bibliothèque, conservés précieusement parce qu’ils portent désormais la trace d’une rencontre C’est peut-être cela, au fond, le véritable métier d’Antoine : mettre des livres entre les mains des bonnes personnes.

quand on évoque sa relation avec les ouvrages qu’il lit et qu’il vend, Antoine cite Victor Hugo dans Les Misérables : « Les livres sont des amis froids et sûrs. » Et lorsqu’on observe son stand quelques minutes, on comprend qu’il voit aussi les livres comme des entremetteurs. Ils provoquent les conversations, révèlent les goûts, rapprochent parfois des inconnus.

Dans la chanson de Vincent Delerm, les personnages se découvrent en regardant les livres qu’ils choisissent. Chez Antoine, ce sont les lecteurs eux-mêmes qui écrivent cette petite musique-là. Ils se croisent, se reconnaissent, discutent, se découvrent. Un livre devient prétexte à parler d’histoire, de cinéma, de voyage, de politique, d’art ou simplement de la vie.

Et puis il y a Clarisse

Clarisse, la fille d’Antoine connaît le monde des livres de son père et réfléchit aujourd’hui à apprendre le métier, à se former pour envisager un jour sa succession. Elle ne travaille pas encore avec lui, mais l’idée fait son chemin. Une relève possible, qui prolongerait une histoire commencée il y a un demi-siècle.

Antoine, lui, reste discret. Il ne parle pas de son métier comme d’une aventure extraordinaire. Il raconte simplement ce qu’il aime : les livres, ceux qui les lisent, ceux qui les donnent, ceux qui les cherchent, ceux qui viennent discuter. Il ne prétend même pas connaître le nombre de références qu’il possède. « Par milliers », finit-il par admettre. Une partie de ce trésor dort ailleurs, chez lui, dans une réserve impossible à dénombrer.

Mais son plus beau catalogue n’est peut-être pas celui de ses livres. C’est celui de ses rencontres. Depuis 50 ans, sur le marché de Deauville, entre les vêtements, les fleurs et les bijoux fantaisie, Antoine a installé une drôle de petite bibliothèque à ciel ouvert. On y vient pour acheter un livre et l’on repart parfois avec une histoire. On y vient seul et l’on découvre parfois quelqu’un qui partage la même passion. On y vient chercher un auteur et l’on trouve une conversation.

Un demi-siècle que les livres passent de main en main. Et qu’au milieu du marché, Antoine continue, tranquillement, de faire se rencontrer les gens.

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