- La comédienne franco-iranienne Golshifteh Farahani est la présidente du jury du 51ᵉ Festival du cinéma américain de Deauville.
- Un rôle symbolique pour celle qui a été contrainte à l’exil après avoir tourné pour Hollywood, à la fin des années 2000.
- Son rapport à l’Amérique, ses choix, l’avenir de son pays… Entretien à bâtons rompus avec TF1Info.
C’est une star à part. La comédienne franco-iranienne Golshifteh Farahani, 42 ans, préside le jury du 51ᵉ Festival du cinéma américain de Deauville qui se déroule jusqu’au 14 septembre. Une mission particulière pour cette fille d’opposants au régime de Téhéran, pianiste prodige avant de devenir comédienne à l’adolescence. En 2007, sa vie bascule lorsqu’elle donne la réplique à Leonardo DiCaprio dans Mensonges d’État
de Ridley Scott, devenant la première actrice iranienne à travailler pour Hollywood depuis la révolution islamique de 1979.
Coupable d’avoir assuré la promo sans voile, soupçonnée d’espionnage pour le compte des États-Unis, elle choisit l’exil. Depuis, elle a multiplié les rôles entre la France et Hollywood, aussi brillante dans le récent
Alpha
de Julia Ducournau que dans le blockbuster Tyler Rake
avec Chris Hemsworth, le délicieux Paterson
de Jim Jarmusch ou la série catastrophe Invasion
. Sur les planches, Golshifteh Farahani a reçu la distinction numérique de l’INA samedi, une tablette regroupant toutes ses interventions médiatiques depuis qu’elle a quitté son pays. Franche, passionnée, précieuse… Elle s’est confiée à TF1Info.
Le cinéma américain, ça vous faisait rêver lorsque vous étiez enfant en Iran ?
Les gens regardent beaucoup de films américains en Iran, bien plus que les films européens. Je me rappelle que lorsqu’il y avait un grand succès au cinéma aux États-Unis, on pouvait l’acheter sous le manteau en VHS. Un mec vous abordait dans la rue, comme les gens qui vendent de l’alcool ou de la cocaïne, avec une valise remplie de films. Il vous proposait des blockbusters, mais aussi des films de Godard et de Truffaut dans l’illégalité la plus totale. Si on était pris, on risquait des coups de fouet ! Je me rappelle aussi que je regardais une émission de télé qui passait tous les mardis soir à 22 heures. Elle montrait des courts-métrages américains et je dévorais ça avec passion. C’est comme ça que j’ai découvert Coffee and Cigarettes
de Jim Jarmusch à l’âge de 12 ans.

Petite fille, adolescente, c’est une star américaine qui vous donne envie de faire ce métier ? Ou plutôt des actrices iraniennes ?
Moi, je n’ai jamais voulu vraiment être actrice, bizarrement. Je voulais être musicienne et je n’avais pas ce truc d’émerveillement vis-à-vis du cinéma. Mais très jeune, Marlene Dietrich était quelqu’un qui m’inspirait beaucoup. Cette femme, son parcours, les films que je voyais d’elle, comment elle se comportait. Je me disais : « Ah, c’est ça, la femme que j’aime voir ! »
. Sinon, non. Je ne sais même plus comment je suis arrivée au cinéma, c’était vraiment le destin. Je n’ai pas fait d’effort pour rentrer dans ce métier, le chemin s’est un peu ouvert comme par magie. Après, en revanche, j’ai fait beaucoup d’efforts pour marcher sur ce chemin.
L’Amérique, pour vous, à l’époque, ça incarne la rébellion, l’émancipation, un mode de vie dont on rêve ?
Quand j’étais plus jeune, je crois que les États-Unis, pour nous tous, c’était le symbole de la vie heureuse, le Rêve américain comme Hollywood le projette. L’émancipation, je ne suis pas sûre, parce qu’on était beaucoup plus émancipés en Iran. L’émancipation à l’Américaine, c’était le confort avec la belle voiture, la belle maison. Le bonheur conventionnel du consommateur alors que moi, je suis née dans une famille très marquée à gauche qui voit plutôt tout ça comme un cauchemar. Des rebelles pour qui l’art doit servir à combattre l’impérialisme américain, justement.
Les dirigeants iraniens pensaient que la CIA m’avait utilisé pour détruire leur image, leur honneur
Les dirigeants iraniens pensaient que la CIA m’avait utilisé pour détruire leur image, leur honneur
Golshifteh Farahani
Dans ces conditions, comment vous retrouvez-vous dans un film américain, Mensonges d’État
de Ridley Scott avec Leonardo DiCaprio et Russell Crowe, une aventure qui va changer votre vie à tout jamais ?
Par hasard encore. En fait, ils cherchaient une fille au Moyen-Orient… et moi, j’étais une des filles au Moyen-Orient qui faisaient du cinéma ! J’ai passé plusieurs étapes de casting, alors que je n’en avais jamais fait de ma vie. Après deux mois, ils m’ont prise. Et après, il y avait un autre obstacle parce que j’étais Iranienne et les producteurs craignaient de signer le contrat avec moi à cause des sanctions américaines. À l’époque, Ridley Scott a pris ma défense en disant que soit George W. Bush lui disait que je ne pouvais pas jouer dans le film, soit les avocats trouvaient une solution. La plupart des réalisateurs, face à ce genre d’obstacle, auraient décidé d’engager quelqu’un d’autre. Pas lui. Peut-être que je n’aurais pas quitté l’Iran, peut-être que ma vie n’aurait pas basculé. Mais il a vraiment insisté. Pour moi, c’est ce genre de personnes qui peuvent changer les choses dans le monde. Des personnes qui ne se couchent pas devant l’adversité.
C’est donc aussi à cause de ce film que vous allez devoir quitter l’Iran. Comment avez-vous compris que vous n’étiez plus la bienvenue chez vous ?
Ça a pris sept mois entre le moment où je suis rentrée en Iran et celui où j’ai été contrainte à l’exil. Au départ, je ne m’y attendais pas du tout. Je pensais que le régime devait être fier du film parce qu’il critiquait énormément la stratégie des États-Unis au Moyen-Orient. Mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Mensonges d’État
n’était pas encore sorti en Iran que certains voulaient déjà me condamner, d’autres disaient qu’il fallait attendre… Alors je suis partie avant ! Comment, c’est une longue histoire, car je n’avais pas mon passeport. Mais quand j’ai quitté l’Iran, je savais que je ne pouvais pas revenir en arrière.
Le régime pensait vraiment que vous étiez devenue une espionne pour le compte des États-Unis ?
Oui, les dirigeants iraniens pensaient que la CIA m’avait utilisée pour détruire leur image, leur honneur. Que le rapprochement entre le personnage de Leonardo DiCaprio et mon personnage symbolisait la volonté des États-Unis d’envahir l’Iran… ce qui n’était pas très loin de la réalité, d’une certaine manière. Même si personnellement, je n’avais bien sûr rien à voir avec tout ça !
À l’intérieur de nous, on sait tous que l’Iran va changer. C’est une question de temps. Mais il va changer
À l’intérieur de nous, on sait tous que l’Iran va changer. C’est une question de temps. Mais il va changer
Golshifteh Farahani
À l’époque, vous pensez que c’est un exil temporaire ?
En fait, c’était vraiment un moment suspendu dans le temps. J’ai quitté l’Iran, je ne savais pas pour combien de temps, je ne savais pas ce qui allait se passer. Mais je crois que c’est le propre de l’immigration et de l’exil, surtout. On saute, mais on ne sait pas où on va atterrir, ni comment. Est-ce qu’on va atterrir sur des épées ou sur des pierres ? Dans la mer ? On ne sait pas, mais on est obligé de sauter. Et moi, j’ai sauté. Et je crois que je n’ai vraiment atterri que sept ans plus tard, en France. Auparavant, j’avais toujours une valise près de la porte. Pas pour rentrer, juste pour partir quelque part.
Est-ce qu’au regard de l’actualité récente, avec les bombardements américains en Iran, vous faites une croix sur un retour en Iran ? Ou bien au contraire, vous voyez une lueur d’espoir ?
Je dois vous avouer que pour la première fois depuis 18 ans, j’ai eu un flash d’imagination où je me suis vue rentrer. Après ces bombardements, je me suis dit que peut-être le régime allait tomber. Aujourd’hui, je ne sais pas… Mais c’était bouleversant, car pendant des années, c’était une porte totalement fermée dans mon esprit. Avec du ciment. Ce que je sais, c’est que derrière cette porte, il y a quelque chose de vivant. À l’intérieur de nous, on sait tous que l’Iran va changer. C’est une question de temps. Mais il va changer.

Vous tournez régulièrement dans des productions hollywoodiennes comme Tyler Rake
sur Netflix, par exemple. Est-ce qu’il vous arrive de parler de politique avec des acteurs américains en ce moment ?
Je ne parle pas beaucoup de politique avec les acteurs. En fait, je ne parle pas beaucoup de politique en général ! Mais je crois que ce qui est clair, aujourd’hui, c’est qu’on vit dans un monde bipolaire dont les principaux dirigeants sont des extrêmes. Comment en est-on arrivé là ? Il faut essayer de comprendre pourquoi. Je pense qu’à force d’entendre des mensonges, les gens se sont dits que peut-être des dirigeants comme Trump et Poutine disaient la vérité, même si elle est atroce et nauséabonde. Que les beaux intellectuels leur mentaient et que les fous étaient authentiques.
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Dans ce marasme, c’est le rôle des artistes de prendre la parole ? Sur la révolte des femmes en Iran comme vous l’avez fait, sur la situation à Gaza ?
C’est la liberté de chaque artiste. Mais je crois que le monde est plongé dans une telle obscurité que plus on a des politiciens fous, plus on a besoin des artistes intelligents et conscients. Les politiciens comme les régimes, ils viennent et ils partent. Ce qui reste, c’est la musique, c’est la nourriture, c’est le fromage, c’est le vin, c’est Jacques Brel, les films et les chansons. La force devant ces fous, c’est l’art et culture. Parce que c’est le cœur battant de chaque nation.
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