Interview Yves Petit de Voize : « Jeune homme, c’est à Deauville que j’entendis mes musiciens préférés »

À Deauville (Calvados) , on ne parie pas que sur les chevaux. Depuis 30 ans, le Festival de Pâques mise sur des musiciens encore inconnus avec un flair assez redoutable.

Quel était, au tout début, votre rêve pour ce festival : créer un lieu d’excellence, un laboratoire de talents, ou simplement un moment de musique partagé ?

Il s’agissait de créer un festival avec l’esprit d’une résidence. C’est-à-dire de trouver des partenaires désireux de s’engager dans la durée, de créer des liens véritables avec une nouvelle génération de musiciens avide d’entreprendre.

Quand vous avez imaginé le Festival de Pâques de Deauville il y a près de trente ans, pensiez-vous qu’il deviendrait un rendez-vous majeur de la musique classique en France ?

Eu égard à la qualité et au nombre de jeunes talents présents à Paris à cette époque et à leur volonté collective de construire un projet original, laissant à la porte leur ego de soliste, leur projet avait tout pour intéresser le milieu musical et leurs jeunes collègues.

« Le théâtre du casino fut un haut lieu de l’art lyrique »

Quel est votre premier souvenir très précis du festival, la toute première image ou le premier son qui vous revient en mémoire ?

La découverte de la salle Élie-de-Brignac-Arqana aux voûtes boisées où un beau matin l’archet du tout jeune Renaud Capuçon nous révéla son acoustique idéale fut un grand moment. Sa rénovation en 2011 n’a fait qu’améliorer – acoustique, contenance – ses qualités originelles.

Avec le recul, qu’est-ce qui a le plus évolué : le festival lui-même ou le public qui l’accompagne depuis trente ans ?

C’est grâce aux cycles de trois à cinq ans offerts aux musiciens que ceux-ci peuvent développer leurs projets et affirmer leur personnalité musicale. Et le public a suivi, qui a découvert en même temps qu’eux l’immense répertoire de la musique de chambre, du trio à l’orchestre et du baroque à la musique du XXe siècle.

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Deauville est une ville très marquée par son histoire, son élégance, son rapport au temps. En quoi ce cadre a-t-il façonné l’identité musicale du festival ?

Dans le livre consacré aux 30 ans de nos festivals, vous verrez à quel point le passé musical du casino de Deauville est riche, y accueillant même les productions lyriques du festival d’Aix-en-Provence et les plus grands solistes du siècle : Rubinstein, Rostropovitch, Cziffra, Klemperer, etc. Nous n’avons fait que renouer le fil de ces riches saisons musicales.

Pensez-vous que certaines villes « portent » naturellement la musique, et que Deauville en fait partie ?

Il est vrai que la proximité de Deauville avec Paris, le charme et la qualité acoustique de la salle Elie-de-Brignac-Arqana, l’ambitieuse politique culturelle de son maire et sa complicité avec nos musiciens, l’environnement culturel : festival du film américain, Salon Livres et Musique, Festival Planches Contact, musée des Franciscaines, sa mythique réputation balnéaire, son patrimoine architectural et hôtelier, font de Deauville un site d’exception.

En ce qui concerne la musique, il ne faut pas oublier que de 1912 à 1989 le théâtre du casino fut un haut lieu de l’art lyrique, de Reynaldo Hahn au festival d’Aix-en-Provence, un temps jumelé à la saison musicale de Deauville.

Jeune homme, c’est à Deauville que j’entendis mes musiciens préférés, Rubinstein, Cziffra, Samson François, Isaac Stern, Yehudi Menuhin et Rostropovitch. Ainsi que des jeunes stars en devenir comme Augustin Dumay et Maria Joao Pires (premiers parrains du festival de Pâques) et Yo-Yo Ma. En 1997, nous ne fîmes que ranimer cette merveilleuse âme musicale deauvillaise assoupie depuis peu.

Yves Petit de Voize, festival de Pâques Deauville
Yves Petit de Voize, entre Philippe Mandonnet et Béatrice Dorfner, des Amis de la Musique. ©Dominique SAINT

Avez-vous parfois eu l’intuition, en programmant un jeune musicien pour la première fois, qu’il irait très loin ?

Mon intuition personnelle vient toujours après celle des maîtres qui les ont découverts et formés en premier au conservatoire de Paris ou lors de master classes préparatoires. À l’exception de Renaud Capuçon connu à six ans à l’Académie-Festival des Arcs que je dirigeais, toute la première génération deauvillaise me fut indiquée par mes amis enseignants au conservatoire de Paris et par Renaud. Puis la première génération deauvillaise recruta la seconde et ainsi de suite jusqu’en 2025. C’est le système qui prévaut toujours à Deauville.

Le Festival a toujours cultivé un esprit de proximité entre artistes et public. Était-ce un choix dès l’origine ou une alchimie qui s’est créée naturellement ?

La cooptation entre musiciens d’une génération à l’autre étant la règle fondatrice de notre festival, je me considère plutôt comme un co-directeur artistique, à l’écoute des idées et des projets de chacun. À moi de les harmoniser et de les adapter aux moyens dont notre association dispose.

Vous avez révélé ou accompagné de nombreux artistes devenus aujourd’hui incontournables. Qu’est-ce qui vous touche le plus : repérer un talent ou le voir éclore au fil des années ?

On ne peut pas inventer un talent qui n’existe pas, mais favoriser son éclosion et accompagner son développement, oui. Renaud Capuçon, Jérémie Rhorer, Nicholas Angelich, Bertrand Chamayou, Julien Chauvin, Pierre Fouchenneret, Amaury Coeytaux, les quatuors Ébène, Hermès et Hanson, pour ne citer qu’eux, outre leur talent incontestable de solistes, savaient à quel point une exploration complète de toute l’histoire de la musique était nécessaire à leur développement musical…

« La salle Élie-de-Brignac-Arqana possède les qualités suprêmes »

Pensez-vous que l’acoustique et l’atmosphère d’un lieu peuvent transformer la manière dont une œuvre est perçue ?

Pour la musique de chambre et la voix, l’acoustique est tout : ni trop, ni trop peu. La salle Élie-de-Brignac-Arqana possède les qualités suprêmes – acoustique et contenance – que requièrent les petites formations de chambre avec voix, cordes, vents et claviers. Et les formations baroques.

Diriger un festival pendant trente ans, est-ce avant tout une aventure artistique ou une aventure humaine ?

Philippe Augier et la ville de Deauville, tous nos partenaires institutionnels et tous nos adhérents nous ont toujours renouvelé leur soutien et leur grand intérêt pour notre projet musical. Des liens forts se sont créés entre eux et sept générations de jeunes interprètes…

Aujourd’hui, quand vous voyez le festival célébrer sa 30e édition, quel sentiment domine : la fierté, l’émotion, la surprise ?

Célébrer la trentième édition d’un festival qui réunira toutes ces générations est bien sûr un motif de fierté mais surtout de reconnaissance à l’égard de la ville de Deauville et de celles et ceux qui nous ont soutenus pendant toutes ces années.

Et pour les années à venir, qu’aimeriez-vous encore transmettre au public à travers ce festival ?

J’aimerais que la septième génération de musiciens… puisse bénéficier des mêmes conditions amicales et matérielles dont ont pu profiter les générations précédentes… Ils comptent tous sur Deauville et nos festivals de Pâques et d’été pour mener à bien leur propre projet musical, qui est aussi un projet de vie.

Si vous deviez résumer l’âme du Festival de Pâques de Deauville en une seule phrase, laquelle serait-elle ?

En ce qui concerne nos festivals de Pâques et d’août, plutôt que d’âme, je parlerai plutôt d’esprit et de cœur. L’âme, elle, palpite surtout dans l’œuvre des grands compositeurs. L’esprit et le talent des instrumentistes s’en emparent, s’en nourrissent et la ressuscitent à chacun de leurs concerts. Le cœur, lui, irrigue toute la structure humaine et permet à tout cela d’exister et de vivre. C’est celui des Amis du festival, toute l’année à l’écoute des musiciens et à la recherche des moyens nécessaires à la réalisation de leurs feux d’artifice festivaliers de Pâques et d’août.

30e Festival de Pâques de Deauville, du 18 avril au 2 mai.

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