« J’ai accompagné des vies » : à Deauville, Marisa Hodiesne raconte plus de 40 ans comme sage-femme

« Ce week-end, je suis allée voir mes bébés qui viennent de sortir de la maternité, c’est un investissement total qui me passionne, mais il faut savoir arrêter et souffler », raconte avec passion Marie-Isabelle Hodiesne, installée derrière son bureau qui déborde d’objets, de dossiers et de vie. Sur les murs, les clichés de bébés et de familles accompagnées côtoient d’autres photographies en noir et blanc. Celles prises par sa fille photographe, Lucie Hodiesne, mais aussi d’autres que cette passionnée de photo apprécie.

Dans son cabinet installé en plein cœur de Deauville (Calvados), la sage-femme deauvillaise que l’on surnomme « Marisa » enchaîne les consultations avec sa bienveillance et sa chaleur humaine que ses patientes lui reconnaissent. Un quotidien qu’elle quittera dans quelques semaines, le 30 septembre, pour prendre sa retraite.

« Au départ, je pensais prendre ma retraite tout en travaillant une journée par semaine, mais je sais que ça n’est pas possible, c’est un métier passion, un investissement total. Soit on donne tout, soit on arrête », reconnaît la Villersoise de 65 ans qui a accompagné des femmes pendant plus de 40 ans.

Des grosses maternités à sage-femme libérale

« Je suis contente car je finis mon activité de sage-femme libérale avec le deuxième ou troisième bébé de patientes que j’ai suivies, il y a un côté très affectif », sourit avec tendresse la sage-femme diplômée depuis 1984.

Originaire de région parisienne, avant de s’installer sur la Côte fleurie après avoir épousé un Normand, Marisa a exercé son métier dans des établissements différents, forgeant son expérience au gré des équipes et des murs fréquentés et des patientes accompagnées. « J’ai fait des grosses maternités de l’AP-HP ou du CHU de Caen, j’ai été sage-femme hospitalière, au service maternité de la Polyclinique de Deauville, puis j’ai commencé à ouvrir le libéral en 2006, on se doutait que ça allait être compliqué », raconte-t-elle. En 2007, quand la maternité ferme, elle se réinvestit « à fond » dans le libéral et ouvre un nouveau chapitre « passionnant ».

« Cette proximité m’a toujours animée »

« En tant que sage-femme libérale, ce que j’ai adoré, c’est de voir des femmes de tous les âges, de 15 à 90 ans », s’épanouit Marisa. De la première consultation gynécologique, « pour la contraception et la prévention des jeunes » au suivi de la grossesse et la préparation à l’accouchement, en passant par la rééducation du périnée « avec des femmes de tous les âges » ou encore par l’accompagnement de la ménopause, la sage-femme a accompagné des générations de femmes. « Le métier de sage-femme comme moi je le fais, c’est un métier de proximité, considère-t-elle. On m’appelle parfois le jour même, quand une femme a un souci ou autre, j’essaye toujours de trouver du temps. On sent les personnes, on les ressent. On est là pour les rassurer, leur rendre service, insiste-t-elle. C’est cette proximité qui m’a toujours animée ». Un investissement de chaque instant qu’elle a toujours considéré comme essentiel.

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Elle se souvient de ses années à la Polyclinique de Deauville, avec des gardes de 25 heures. « J’adorais ça, les femmes savaient qui était là tout le temps. Le soir, quand il était 23 h minuit, j’allais voir chaque maman pour lui parler de sa journée ». Celle qui est arrivée dans le métier, au moment de l’explosion de l’épidémie du sida se remémore aussi cette phrase d’une patiente séropositive, dans les années 1990 : « Vous êtes la seule à oser vous asseoir sur mon lit ». Marisa était là, présente, avec son humanité et sa bienveillance, adoucissant les cœurs et les corps.

« On passe un chapitre de leur vie ensemble »

Solaire, Marisa raconte chaque histoire avec humilité et passion. Un engagement naturel qui l’a toujours enrichie, au quotidien. « C’est normal car la confiance est essentielle dans ce métier », soutient-elle, racontant : « D’ailleurs, quand je fais des cours de préparation avant que mes patientes accouchent, je leur dis : donnez bien votre confiance à la sage-femme qui va vous accoucher. La salle de travail c’est un métier d’urgence, j’ai adoré ça, mais ce sont des décharges d’adrénaline, on sent tout de suite quand la patiente ne donne pas sa confiance ».

Pour Marisa, cette confiance est d’autant plus essentielle, que la relation entre la patiente et la professionnelle entoure des moments forts de la vie. « Ce qui m’a beaucoup plu, c’est qu’importe qui j’ai en face de moi, je suis là pour l’accompagner. Chacune a sa propre histoire qui est très enrichissante, et on passe un chapitre de leur vie ensemble, un gros chapitre même pour certaines ».

Dans ce métier, on rentre dans l’intimité de la famille, de la femme, sans jugement. On accompagne des vies.

Marisa Hodiesne

Ces morceaux de vies qu’elle raconte dépeignent souvent de beaux moments, autour des naissances qu’elle a pris le temps d’accompagner. « Je ne sais pas combien j’ai vu de bébés. Rien qu’à la sortie de mes études de sage-femme, j’avais déjà fait 150 accouchements toute seule ». Mais Marisa reconnaît avoir vécu des instants bien plus durs. « J’ai vécu des moments très compliqués », confie-t-elle. Notamment quand elle travaillait au Samu pédiatrique à l’Hôpital Antoine-Béclère, une expérience pourtant très formatrice. « J’ai vécu des moments terribles, notamment des morts in utero. Il faut annoncer aux mamans, les accoucher. Dans ces moments-là, je pouvais dépasser ma garde de quatre heures quand il le fallait. L’humain passe avant tout ».

Dans l’intimité des patiences

En accompagnant des vies et des intimités, Marisa a toujours été très vigilante sur les violences faites aux femmes, son « autre cheval de bataille », reconnaît-elle, racontant : « Par exemple, je commence toujours en début de grossesse par un entretien qui dure une heure. Au bout de trois quarts d’heures, on arrive doucement sur le sujet des violences. Et certaines finissent par tout lâcher. Certaines m’ont confié des violences, des viols subis parfois au sein de leur famille, dans leur enfance. ».

En rentrant « dans l’intimité de la patience », la sage-femme écoute, ressent, partage. « En tant que sage-femme, on n’est pas des bureaucrates, on est des cliniciennes. On doit mettre en confiance la femme que l’on accompagne, et l’écouter sur tous les plans, que ça soit du langage verbal ou non verbal. On doit entendre, écouter et ressentir les personnes ».

À quelques semaines de prendre sa retraite, Marie-Isabelle espère bien trouver une sage-femme pour reprendre le cabinet. « J’ai un cahier plein de nouveaux dossiers de mamans enceintes. J’espère que quelqu’un va prendre la relève », lâche-t-elle, lançant un appel à celles qui voudraient prendre sa suite. « Je pars, mais si quelqu’un reprend la main, je peux être là si besoin. Une patientèle ne se vend pas, elle se transmet. Ce sont des vies, de l’humain. On ne part pas sans s’en soucier », sourit-elle.

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