Comment fêter un anniversaire et, surtout, comment le réussir ?… En se souvenant avec bonheur des réussites du passé, et en se tournant résolument vers l’avenir. C’est, en quelque sorte, la méthode adoptée – avec succès ! – par le Festival de Pâques de Deauville… âgé de 30 ans ! Il a associé pour l’occasion ses fondateurs et les jeunes pousses en une chaîne de transmission chère au créateur de l’événement Yves Petit de Voize, soutenu dès l’origine par le Maire de Deauville, Philippe Augier.
Construit sur 3 week-ends à partir du 18 avril 2026, le Festival s’achevait par un week-end de 3 jours, du 30 avril au 2 mai. Au programme de la première journée: Schubert, Mozart, Brahms. Cette première soirée du jeudi 30 avril démarre sur les chapeaux de roue avec l’interprétation de l’Octuor opus 166 de Franz Schubert. Cette pièce d’une durée conséquente et comportant pas moins de 6 mouvements débute sur un accord tenu et se poursuit dans un climat typiquement schubertien, tout de tendre chaleur et de couleur romantique. L’Octuor n’est qu’une succession de séquences rêveuses puis brusquement sombres, dans lesquelles excellent les trois instruments à vent qui détiennent chacun, tour à tour, un rôle de soliste, et principalement la clarinette, admirablement jouée par Florent Pujuila, et suivie de près par Julien Hardy au basson et Guillaume Têtu au cor. Leurs camarades violonistes, altiste, et contrebassiste sont bien sûr pleinement des solistes, ce qui donne à cette pièce tantôt des allures de symphonie de chambre, tantôt un style de concerto pour clarinette et ensemble à cordes. Ces dernières ont été très bien représentées par Sarah Nemtanu, premier violon, Ayako Tanaka, 2ème violon, Lise Berthaud, alto et Boris Trouchaud, contrebasse.
La deuxième partie de la soirée consistait en deux duels fraternels, amicaux et passionnés, entre deux pianistes. L’un confirmé: Théo Fouchenneret, l’autre plus jeune mais tout aussi brillant: Arthur Hinnewinkel. Le premier duel avait pour objet un bijou de W. A. Mozart, sa Sonate pour deux pianos K 448 composée en 1781. Cette pièce a beau être connue, elle surprend toujours par son génie et éblouit l’auditeur. Le deuxième, qui clôt la soirée, nous plonge dans le romantisme tardif de Johannes Brahms, avec ses Variations sur un thème de Haydn pour deux pianos, opus 56b. La belle complicité des deux pianistes ajoutait au bonheur de cette musique que Brahms avait adaptée pour deux pianos (écrite à l’origine pour piano seul) pour le plaisir de la jouer avec Clara Schumann…
La deuxième soirée, celle du 1er mai, offrait une toute autre atmosphère. On se tournait avec Alban Berg (1885-1935) et Gustav Malher (1860-1911) vers le début du XXème Siècle. Deux œuvres au programme, mais en réalité une 3ème s’est invitée dans cette soirée… nous la rejoindrons plus loin. Tout d’abord un programme vocal avec les Sept Lieder de jeunesse d’Alban Berg, op.57 (1928), pour voix et orchestre, dans sa version transcrite pour ensemble de chambre par le néerlandais Reinbert de Leeuw en 1985. Pour cette partition, Berg a fait appel à divers poètes: Nikolaus Lenau, Theodor Storm, Rainer Maria Rilke, mais aussi à Paul Hohenberg à qui l’on doit le texte du dernier Lied Sommertage (Jours d’été) qui conclut le cycle : « Maintenant il n’y a pas de mot, et des images, l’une après l’autre, te viennent et te comblent entièrement« . Ce sont les mots mêmes du bonheur qui était alors celui du compositeur. Si cette œuvre n’était pas en soi une découverte, son interprète de ce soir en était une. La soprano Margaux Poguet a littéralement révélé cette musique si étrange, elliptique par certains aspects et aussi si romantique. Elle a, en musicienne accomplie, merveilleusement transmis le message, accompagnée par l’Atelier de musique dirigé par Gabriel Duriat, qui débute une prometteuse carrière de chef d’orchestre. Précisons que cet Atelier est une structure originale propre au Festival, qui ne regroupe les jeunes solistes que le temps du Festival. L’heureuse surprise est venue de l’interprétation, en quelque sorte au pied levé, de l’Adagietto de la 5ème Symphonie de Gustav Malher par l’Atelier de musique, ce qui n’était pas prévu initialement… Les musiciens avaient exprimé le désir d’interpréter ce moment de grâce, d’intimité et d’émotions.
Enfin, cette soirée se terminait avec la 4ème Symphonie de Gustav Malher, interprétée dans la version de la transcription pour ensemble de chambre d’Erwin Stein, datant de 1921. Cette pièce symphonique est la plus épurée de toutes les Symphonies composées par Gustav Mahler, et se prête idéalement à une transcription pour ensemble de musique de chambre. Là encore, Margaux Poguet et l’Atelier de musique ont restitué la puissance émotionnelle et la tension dramatique de cette partition qui s’achève avec un poème extrait du Knaben Wunderhorn, Le Cor Merveilleux de l’Enfant (compilation de textes traditionnels allemands, effectuée par les romantiques allemands Achim von Arnim et Clemens Bretano). Ce texte chante joies et plaisirs de la vie céleste ; le poème choisi s’intitule Das himmlische Leben, la Vie céleste… La soliste a été bouleversante et a plongé le public, la pièce achevée, dans un silence religieux.
Le troisième acte de ce week-end anniversaire, le samedi 2 mai, se voulait exemplaire du Festival. Avec l’entrée en scène des musiciens ayant plus particulièrement marqué, chacun dans sa génération, sa présence dans le monde musical. Le violoniste Renaud Capuçon, le plus ancien, qui a été présent au Festival dès sa création ; le violoncelliste Edgar Moreau, le plus jeune des trois musiciens, et enfin le pianiste Bertrand Chamayou, reliant les générations. La première partie de ce concert, en quelque sorte « de Gala », était consacrée à J. S. Bach et à Gabriel Fauré. Edgar Moreau s’est emparé, dans un mélange de vigueur et de délicatesse, propre à son jeu, de la Suite n° 2 pour violoncelle BWV 1008 de Bach. On ne pouvait guère rêver mieux comme entrée en matière. Il émane de cette pièce une poésie remplie de spiritualité qui voisine avec la joie populaire savamment exprimée par le Cantor de Leipzig : Edgar Moreau y est exemplaire.
Cette soirée se poursuivait avec la Sonate n°1, opus 13 de Gabriel Fauré. Cette pièce de jeunesse du compositeur qui fit sensation lors de sa création en 1877 comporte 4 mouvements. Les interprètes ont choisi un tempo très rapide. Les deux musiciens ont semblé vouloir contredire, d’entrée de jeu, une certaine façon de jouer Fauré, c’est-à-dire systématiquement en douceur et parfois proche de l’évanescence. Cela étant rappelé, et la virtuosité accomplie des deux interprètes n’étant plus à démontrer, on aurait peut-être apprécié plus de poésie, d’intériorité…? Par bonheur, le Trio n°1 de Félix Mendelssohn, opus 49, a permis à ce concert anniversaire de s’achever en apothéose. Complices comme jamais, nos trois virtuoses se sont retrouvés et ont rivalisé de talent pour livrer une interprétation pleinement aboutie d’une pièce majeure du compositeur allemand. Nos trois interprètes de la soirée, comme délivrés, ont fait chanter comme jamais cette pièce sublime qui avait enchanté Robert Schumann, lequel avait parlé, à son propos de fraîcheur magique…!
BON ANNIVERSAIRE, cher Festival de Pâques de Deauville !… sans oublier les 25 ans de sa version estivale, qui se tiendra cette année du 31 juillet au 8 août.
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CRITIQUE, festival. DEAUVILLE, 30ème Festival de Pâques (Salle Elie de Brignac), les 30 avril, 1er et 2 mai 2026. Mozart, Schubert, Bach, Mahler… Crédit photographique (c) Droits réservés
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