Interview À Deauville, un témoignage de l’horreur à Auschwitz-Birkenau : « Mon père avait des choses à raconter

Une rencontre est organisée aux Franciscaines, à Deauville (Calvados), ce jeudi, avec Roger Fajnzylberg. Ce dernier a publié Les cahiers d’Alter, le journal écrit par son père déporté par le premier convoi juif parti de France. Détenu à Auschwitz-Birkenau, d’avril 1942 à janvier 1945, il a été intégré de force, 18 mois durant le Sonderkommando dont la fonction était d’extirper les cadavres des chambres à gaz, de les dépouiller, de les enfourner dans les crématoires, puis de disperser leurs cendres. Rencontre avec Roger Fajnzylberg.

Une histoire de boîte à chaussures

Les cahiers contenant les récits de votre père sont restés enfouis dans une boîte à chaussures pendant plusieurs décennies : comment l’avez-vous découverte ?

Ces cahiers ont toujours été là dans ma vie. La boîte existait, je savais que mon père avait écrit des textes racontant la déportation. Je savais aussi qu’il avait témoigné dès 1945 auprès des commissions en Pologne puis en France chargées d’instruire les crimes de guerre. Je savais que sa volonté aurait été que ce qu’il avait écrit soit utilisé par les commissions historiques. Je savais en même temps que ça n’avait pas été possible et que ce qu’il avait écrit était resté enfermé dans sa boîte à chaussure à la maison. Des écrits inexploités.

Cette boîte a accompagné ma vie tout le temps, je la connaissais. On vivait dans un petit appartement à Montmartre les 18 premières années de ma vie. Quand j’étais gamin, j’avais le nez sur la boîte fermée. Je ne savais pas de quoi elle était composée et je n’en connaissais pas le contenu exact. Ça m’a suivi pendant des années.

Quand mon père et ma mère sont décédés, j’ai récupéré la boîte. Comme eux pendant longtemps, je ne l’ai pas ouverte, car je n’ai pas osé l’ouvrir. Je ne savais pas quelles seraient les atrocités nouvelles dont je n’avais pas connaissance que je trouverais. Je ne comprenais pas non plus pourquoi cette boîte n’avait pas été utilisée au niveau des témoignages car mon père a été un déporté du premier convoi parti de France. Mon père avait des choses à raconter et il n’a pas pu les dire jusqu’en 1985 quand il a été invité à nouveau en Pologne par la commission officielle du musée d’Auschwitz.

Pourquoi avez-vous finalement décidé de l’ouvrir ?

J’ai fini par l’ouvrir pour des raisons diverses et variées. Sans doute l’âge ou la pression de mes proches, mais aussi un contexte. En 2005, je me suis décidé en rentrant d’un voyage de commémoration dans le camp de Buchenwald où j’avais accompagné des anciens déportés. Je suis rentré chez moi et quelques jours après, je me suis dit qu’il y avait de moins en moins de déportés encore en vie. Je me suis dit qu’il fallait que je l’ouvre.

Un soir, je me décide à ouvrir cette boîte et je trouve des cahiers d’écoliers écrits à la main en polonais. Je ne comprends pas le polonais donc je n’étais pas en mesure de savoir ce qu’ils contenaient. C’est là que débute une nouvelle histoire. J’ai rencontré Alban Perrin, historien au Mémorial de la Shoah qui parlait polonais. Il a accepté de regarder ces cahiers, de les lire, les traduire. Il m’a dit qu’il y avait des choses extrêmement importantes dans ces écrits, des informations qu’eux, historiens, n’avaient pas complètement, ou des confirmations d’hypothèses. Moi, j’ai pris connaissance des textes et ça a été un temps très long parce que je n’ai pas pu le faire d’un coup.

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Ensemble, on s’est dit qu’il fallait aussi bien transmettre ces écrits au sein de la famille, ce qui était mon idée au départ, mais aussi d’aller plus loin. On a travaillé pendant plusieurs années pour aller plus loin, et faire ce livre.

« La volonté de survivre pour témoigner »

Qu’est-ce qui vous a marqué quand vous avez pu lire ces carnets de votre père ?

D’abord, c’est que j’ai compris comment mon père a pu survivre. C’était une question lancinante pendant des années : je savais que mon père avait été déporté, qu’il avait souffert énormément. On sait qu’il y a une part de chance car à n’importe quel moment on pouvait le désigner pour aller vers la mort. Il fallait aussi une force physique pour tenir le coup, car les conditions étaient terribles. Mais ce que je n’avais pas compris de manière aussi importante, c’est la force morale qu’il a fallu pour tenir.

Et surtout chez lui, la volonté de survivre pour témoigner était centrale dans ce qui l’a maintenu. Il a écrit dès 1945, ce témoignage n’a pas été écrit des décennies plus tard avec la distanciation que peut apporter l’oubli. Ce sont des choses écrites dès qu’il est rentré en France, entre septembre 1945 et le printemps 1946.

Un autre élément essentiel, c’est le rôle qui a été le sien en tant que militant, à la fois en solidarité avec les autres déportés, la prise des photos qui a été un élément de résistance et de risque extrêmement fort.

On sent beaucoup de fierté dans vos mots…

Je dirais surtout que c’est une réhabilitation totale. Pendant des années, je n’ai pas compris pourquoi on ne lui accordait pas plus de place. Je voyais différentes manifestations de commémoration, des témoignages…

Mon père était dans le premier convoi parti de France, a été dans le Sonderkommando de Birkenau pendant 18 mois, a pris des photos, a fait la marche de la mort, a réussi à s’évader… Je dirais de manière très prosaïque qu’il cochait toutes les cases pour que son exemple soit mis en avant. Et pourtant, il est resté dans l’anonymat pendant longtemps. Et plus je grandissais, plus j’avais du mal à comprendre pourquoi. Ce livre est une sorte de mise en avant de quelqu’un qui n’a jamais réclamé aucun honneur et qui n’en a jamais bénéficié, mais qui en a le mérite, au moins en tant que d’autres.

« Il témoigne de ce qu’il a vu »

Ce témoignage a en plus permis de faire avancer la connaissance de la réalité au sein des camps…

Complètement ! D’ailleurs, quand j’ai découvert la boîte à chaussures, je me suis rendu au Mémorial de la Shoah à Paris pour essayer de discuter avec eux pour savoir quoi en faire. Mon père avait témoigné, on le connaissait, donc l’équipe m’a proposé de leur confier les textes pour les traduire, pour voir comment les utiliser dans des publications à venir.

Pour moi, le fait de confier ces documents sans savoir ce qu’ils allaient précisément en faire ne m’a pas convaincu. J’ai mis tant de temps à ouvrir cette boîte à chaussures que je n’ai pas eu envie de m’en défaire, j’ai eu envie de garder un contrôle de l’utilisation qui allait en être faite.

La rencontre d’Alban Perrin m’a permis de maîtriser avec lui la traduction et l’utilisation avec l’éditeur du Seuil qui nous a fait une proposition d’édition qui était particulièrement attractive, en publiant l’ensemble du manuscrit, page par page.

Pourquoi parle-t-on d’un témoignage rare ?

On a peu de choses sur le Sonderkommando de Birkenau, mais surtout très peu de choses écrites immédiatement. Et souvent, les autres témoignages venaient de déportés qui étaient des intellectuels, qui avaient une capacité à écrire et à faire part de leurs sentiments.

Mon père n’a jamais fait d’études donc le fait d’écrire n’était pas une évidence. Et surtout, il écrit peu à propos de lui-même, il fait abstraction de sa personne et il témoigne de ce qu’il a vu. C’est un compte rendu de quelqu’un qui ne va pas dans le sentiment, il est dans le détail précis de ce qu’il a vu et c’est ce qui intéressait les historiens. C’est du matériau brut écrit directement après la Libération.

Rencontre autour de l’ouvrage Les cahiers d’Alter ce jeudi 28 août, à 16 h, à la Chapelle, aux Franciscaines, à Deauville. Tarif : 5 € ou gratuit pour les abonnés.

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